Aurélien

 

Aurélien
Louis Aragon

 lecture commune avec Valentyne
La Jument Verte
ICI

 

Aurélien Leurtillois "promenait avec lui, et pour lui seul, sa guerre, comme une plaie secrète" (page 41). Depuis trois qu'il avait quitté l'Armée d'Orient  juste blessé, Aurélien "aimait assez faire l'expérience du temps perdu" (page 46)  car il "avait le doux malheur de ne pas avoir à songer au lendemain". Il était spectateur plutôt insatisfait de sa vie de jeune rentier épris de luxe, séducteur à l'esprit inoccupé.

De retour depuis trois ans dans une société civile mondaine, friquée et  superficielle, il n'arrivait pas à faire la rupture avec cette guerre de 14-18, d'autant plus qu'il en était revenu avec le paludisme : "il ne se remettait pas de cette longue maladie... Il n'arrivait pas à faire le point de ses pensées ; il ne trouvait pas l'emploi de son énergie ; plus exactement il ne savait pas vouloir..." (page 42).

Rêveur et rebelle, aimant "résister à ce qu'on voulait lui faire faire", il devait pourtant affronter sans cesse ses peurs, ses doutes, ses  inquiétudes et ses contradictions.

En conquêtes perpétuelles sans lendemain, il ne voulait pas se faire prendre au piège de l'amour avec un grand "A" : "Facile de penser à autre chose, facile de refuser la douleur... Facile de ne pas aimer". (page 572).

Sauf que : "qu'est-ce qu'on attend pour être heureux ?"...

Bérénice Morel, petite provinciale, épouse d'un pharmacien, "cette petite femme insignifiante, avec ses cheveux blonds sans grâce, son visage anguleux, ses yeux traqués et noirs" (page 575), débarquée par hasard -ou pas- dans sa vie, allait la lui bouleverser. Et comme il ne s'était jamais remis tout à fait de sa guerre, il ne se remettrait jamais de cet autre combat "Il n'y a pas de bonheur, il y a la guerre" (page 118).

"Elle est mieux que jolie. Elle est autre chose. Elle a un charme... Voilà ce qu'il y a... Il retrouve bien les traits, mais pas le secret de leur charme... comme un mot qui échappe..." (page 144).

"A propos de portrait, Zamora expliqua qu'il trouvait Madame Morel est intéressante parce qu'elle avait des yeux volés, des yeux qui appartenaient à un autre visages... Deux modèles, celui qu'on voit et celui qu'on ne voit pas ; qu'il la peindrait à la fois avec les yeux ouverts et les yeux fermés, pour qu'on vit les deux êtres qui se battaient dans son visage, comme un battement de paupières... (page 175).

Si ce n'est pas un coup de foudre pour Aurélien lors de leur première rencontre, cet état amoureux va se renforcer dans les moments où il est séparé de Bérénice, jusqu'à en devenir obsessionnel : "Il avait de l'amour comme ce sentiment immobile dans les rêves"... "Il pensa qu'elle avait déjà envahi son chez lui à la manière d'un parfum" (page 299). La passion surprend Aurélien et la confusion des sentiments surprend Bérénice. "Il la regardait fuir, et revenir... Il regardait Bérénice sournoisement revenir, jouer avec le feu, sûre d'elle-même, sûre de lui...". "Il y a une passion si dévorante qu'elle ne peut se décrire. Elle mange qui la contemple. Tous ceux qui s'en sont pris à elle s'y sont pris. On ne peut l'essayer, et se reprendre. On frémit de la nommer : c'est le goût de l'absolu. On dira que c'est une passion rare..." (page 302).

Ah ! ce goût de l'absolu et son incompatibilité avec le bonheur... "Ce symptôme est une incapacité totale pour le sujet d'être heureux... De ce qui ferait son bonheur, il exige toujours davantage... Que le goût de l'absolu en un mot ne va pas sans le vertige de l'absolu... D'où lui venait ce goût de l'absolu, je n'en sais rien. Bérénice avait le goût de l'absolu... Il lui fallait enfin quelque chose de parfait. L'attirance qu'elle avait de cet homme se confondait avec des exigences qu'elle posait ainsi au monde..." (chapitre XXXVI, pages 302 à 308).

"Il n'y a pas d'amour heureux".

L'épilogue (pages 644 à 697) nous transporte 20 ans plus tard, pendant la seconde guerre, au village où habitent Bérénice et son mari Lucien. Aurélien et Bérénice se retrouvent enfin.

"Il en est d'une femme comme d'une patrie, la perdre est stupeur" (page 572).

Mais la raison et l'absolu sont les ennemis de l'Amour. De fuites en retrouvailles,  Aurélien et Bérénice n'arriveront plus à se comprendre, et la guerre aura le dernier mot. 


Aragon a commencé à écrire Aurélien au printemps 1942 et repris en novembre, parce que Elsa Triolet écrivait Le cheval blanc qui était devenu pour lui une obsession tandis qu'il écrivait Aurélien. Un paragraphe, page 55, tisse le lien entre les deux romans.


Dans ce roman, Aragon nous impose ses idées, ses réflexions, ses convictions, ses propres doutes et obsessions. Il dresse le portrait de chaque personnage et décrit chaque lieu de façon précise et imagée, mêlant ainsi vérité et fiction. Mais il nous perd dans un dédale parfois insupportable et nous fait languir en étalant les faits et gestes quotidiens des nombreux personnages secondaires tirés de la vraie vie. Des longueurs sur la guerre, le mode de vie de ces nantis noyés dans le néant de l'oisiveté et de l'argent, nous retardent pour aller à l'essentiel, pour nous concentrer sur cette belle histoire d'amour "sans le faire" dans laquelle, tout à coup, Aurélien prend grâce à nos yeux. Ce jeune homme n'est pas si noir qu'il en a l'air !

Le noir est omniprésent dans les couleurs des choses (yeux, carnets, jours, arbres, raisins, etc.) mais aussi dans le noir des sentiments, de la vie tout simplement. L'écriture d'Aragon chante la poésie, transpire de délicatesse, de références artistiques de son époque, de ses poèmes, mais aussi de ses ressentis des difficultés dans sa vie de couple.

L'auteur fait également beaucoup usage d'antonymes : inavouable, inatteignable, inimaginable, incroyable, impossible, insupportable, inintelligible, intolérable, improbable, inutile, inexcusable, insignifiant, invisible, incompréhensible, indignité, indigne... (et j'ai dû en laisser passer !) qui renforcent toutes ces désillusions.

"N'était-ce pas son indignité devant la vie qui l'avait fait indigne de l'amour ?" (page 573).

En 1966, Aragon, pressé de questions depuis la parution de son roman, a ajouté une longue préface (pages 9 à 25),"Voici le temps enfin qu'il faut que je m'explique" (Bérénice, acte II, scène II), où il s'adresse "aux gens" aux lecteurs et à Elsa.

 

 

C'était le premier livre de Louis Aragon que je lisais. Valentyne, la petite coquine, m'a lancé un défi : faire une lecture commune sur Aurélien, après notre coup de foudre des Nymphéas noirs de Michel Bussi !

Aux Quais du Polar, j'ai assisté à une rencontre avec Michel Bussi. Et j'ai pu lui poser la question qui me taraudait : s'était-il inspiré du roman d'Aragon, un habitué de Giverny, pour écrire les Nymphéas noirs ?

Michel Bussi m'a répondu que non, il avait déjà la trame, s'est documenté, et a aimé mentionner les chapitres 60 à 64, chez Monet à Giverny, qui font forcément penser à Stéphanie et Sérénac... 

*-_-*

 

Moi, vous me connaissez, "même pas peur" ! Et comme je n'ai aucune notion de la technique pour chroniquer un livre, j'ai conçu ce billet "à ma façon" !

Merci Valentyne pour ce partage de lecture. J'ai beaucoup aimé ce roman qui me donne envie de lire les 3 autres romans du "cycle romanesque" de l'Auteur : Le monde réel, Les voyageurs de l'impériale et les Communistes.

Le pli est pris. Nous avons envie de lire Le cheval blanc, avec sûrement, une 2e LC à la clé !