Poésie du Jeudi

Encore un Jeudi-Poésie sans la Dame de Vendée... Il me tarde que tu reviennes, Miss Aspho, pour que notre petite vie bloguesque reprenne son rythme avec nos rires et même parfois quelques grincements de plumes !

 

 

Comme lors d'un orage quand la pluie tombe en abondance, mes pauvres neurones n'arrivent plus à canaliser toutes ces infos vues et entendues ici ou là... J'avais noté le nom de Francis Ponge sur un bout de papier. Qui en a parlé ? Je ne sais plus -mais ça n'est pas très important, l'essentiel est ailleurs !-

 

Cet écrivain français (1899-1988) est un adepte du mot-valise. Voilà qui va plaire aussi à Miss Célestine ! En 1949 (la belle année !) il a écrit "Proêmes".

Son premier recueil avec 32 poèmes en prose écrits entre 1924 et 1939, "Le parti des choses", a été publié en 1942. Avec ses jeux de mots, il mélange jeux, lettres et objets. A travers "l'objeu" il donne l'initiative aux choses et les laisse s'exprimer. Ainsi chaque objet est remplacé par "une formule" de langage adéquate. 

Quatre ans avant sa mort, il a reçu le Grand Prix de Poésie (1984) de l'Académie française.

"L'huître" est l'un des plus célèbres textes du recueil. J'ai préféré choisir "L'orange" qui m'a inspirée depuis que je fais le délicieux gâteau à l'orange de Patricia (Chemins de Table) !

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"Aucun mot n'y figure au hasard, il est choisi pour ses affinités graphiques ou sonores avec la chose qu'il doit exprimer." 'Le parti des choses)

"A mi-chemin de la cage au cachot la langue française a cageot, simple caissette à claire-voie vouée au transport de ces fruits qui, de la moindre suffocation, font à coup sûr une maladie." (Le parti des choses)

"Le langage ne se refuse qu'à une chose, c'est à faire aussi peu de bruit que le silence." (Proêmes)

 

L'orange


Comme dans l’éponge il y a dans l’orange une aspiration à reprendre contenance après avoir subi l’épreuve de l’expression. Mais où l’éponge réussit toujours, l’orange jamais : car ses cellules ont éclaté, ses tissus se sont déchirés. Tandis que l’écorce seule se rétablit mollement dans sa forme grâce à son élasticité, un liquide d’ambre s’est répandu, accompagné de rafraîchissement, de parfums suaves, certes, - mais souvent aussi de la conscience amère d’une expulsion prématurée de pépins. Faut-il prendre parti entre ces deux manières de mal supporter l’oppression ? – L’éponge n’est que muscle et se remplit de vent, d’eau propre où d’eau sale selon : cette gymnastique est ignoble. L’orange a meilleur goût, mais elle est trop passive, - et ce sacrifice odorant…c’est faire à l’oppresseur trop bon compte vraiment. Mais ce n’est pas assez avoir dit de l’orange que d’avoir rappelé sa façon particulière de parfumer l’air et de réjouir son bourreau. Il faut mettre l’accent sur la coloration glorieuse du liquide qui en résulte qui en résulte, et qui, mieux que le jus de citron, oblige le larynx à s’ouvrir largement pour la prononciation du mot comme pour l’ingestion du liquide, sans aucune moue appréhensive de l’avant - bouche dont il ne fait pas hérisser les papilles. Et l’on demeure au reste sans paroles pour avouer l’admiration que mérite l’enveloppe du tendre, fragile et rose ballon ovale dans cet épais tampon – buvard humide dont l’épiderme extrêmement mince mais très pigmenté, acerbement sapide, est juste assez rugueux pour accrocher dignement la lumière sur la parfaite forme du fruit. Mais à la fin d’une trop courte étude, menée aussi rondement que possible, - il faut en venir au pépin. Ce grain, de la forme d’un minuscule citron, offre à l’extérieur la couleur du bois blanc de citronnier, à l’intérieur un vert de pois ou de germe tendre. C’est en lui que se retrouvent, après l’explosion sensationnelle de la lanterne vénitienne de saveurs, couleurs et parfums que constitue le ballon fruité lui-même, - la dureté relative et la verdeur (non d’ailleurs entièrement insipide) du bois, de la branche, de la feuille : somme toute petite quoique avec certitude la raison d’être du fruit.

 

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