Plumes2

chez Asphodèle

 

Sur le thème de "l'ennui" : projet - dimanche - emmerdement - penser - intimité - hésiter - oppresser - pluie - savoir -morosité - panne - créatif - silence - bailler - fatigue - mourir - soupir - ralenti - routine - figé - vide + whisky - xyste - zigzaguer

 

Un billet autobiographique pour ne pas me figer dans une routine journalistique ! Sans hésiter, j’y glisserai quelques créativités mémorielles qui combleront le vide de la réalité.

Aussi loin que je m’en souvienne, pour la Saint-Charles, nous allions chez l’oncle de Maman qui habitait avec sa 2e femme, un petit pavillon dans un quartier résidentiel de Montchat. Au fond d'une impasse, le silence enveloppait la maison et le jardin, juste troublé par quelques rares voitures qui s’aventuraient, au ralenti, jusqu’au bout de cette voie sans issue.

Coincée dans l’intimité vieillotte et un tantinet oppressante de la minuscule pièce qui servait de salle à manger, au milieu des grandes personnes un peu guindées sur les chaises recouvertes d’un vieux cuir craquelé et encaustiqué, je mourais d’ennui. Pensez-donc, sage comme une image, je l’étais, mais pas plus de deux minutes. Bouche cousue, déjà à cette époque de ma vie, mes yeux criaient : j'sais pas quoi faire ! Je savais que le "Parrain" un peu guindé avec son monocle surplombant une petite moustache blanche impeccablement taillée (je ne l’appelais pas grand-tonton mais Parrain, comme Maman) n’aurait pas supporté que je me mette à zigzaguer entre les chaises au risque de casser une flûte en cristal ou de déstabiliser un bibelot perché sur le bahut. Pourtant c’est arrivé une fois. Bonjour les emm… pas de gros mots, hein ! Miss Aspho aurait pu choisir "embiernes", c’est plus distingué et c’est un mot du parler lyonnais que je vous ai appris. Oh ! Déjà oublié ?

Mes soupirs répétés n’amadouaient personne. Je lisais même dans les yeux de mes parents leur fatigue de me voir remuer comme un vers et bailler sans aucune retenue. Il fallait montrer que j’étais bien élevée…

Si par bonheur la pluie ne s’était pas invitée, j’osais demander tout bas à l’oreille de Papa -lui il me comprenait- à sortir dans le jardin pour courir dans les allées bien ordonnées, entre les arums, rosiers et hortensias alignés comme des soldats au milieu des carrés de buis nains savamment taillés.

Pourtant, avec mon statut de fille unique je n’étais jamais en panne d’idées pour m’inventer des jeux, en faisant très attention de ne pas salir ma robe du dimanche. A la Croix-Rousse, je n'avais pas de jardin et pas question de descendre jouer à la marelle et atteindre le "ciel", dans la rue. A Montchat, j’adorais me cacher dans le xyste -on disait ainsi au milieu du siècle dernier-, au fond du jardin, qui servait à ranger la brouette, les outils et le grand panier rempli de noisettes. Alors, munie d’une grosse pierre, l’esprit pas très tranquille, j’en cassais quelques unes -c'était interdit-, en espérant que le bruit des conversations couvrirait le fracas du caillou.

J’étais vite appelée pour le goûter, instant délicieux où j’avais le droit de prendre deux biscuits à la cuillère, tout dorés et parfumés -un pour chaque main disait la tatan- et de les manger sans faire de miettes, et sans quitter des yeux les bulles pétillantes dans mon verre de limonade.

Quelquefois, la petite fille de la tatan Josette, qui a mon âge, venait avec ses parents. C’était alors la fête même si on était encore plus à l’étroit. On avait le droit de monter dans la chambre mal éclairée pour lire un peu ou jouer au baccalauréat (sans nous disputer, et sans faire trop de bruit, et sans  sauter sur l’édredon et sur le parquet). Il ne fallait pas nous le dire deux fois. Ainsi, le temps passait trop vite.

A la tombée de la nuit, avant de partir, on portait les verres à champagne à la cuisine, et les adultes prenaient l’apéritif. Les bouteilles de Whisky, Pastis, Dubonnet, Suze ou vin d’orange maison se bousculaient sur la table et nous trinquions une fois encore, enfin pas moi, j'avais juste le droit de goûter le Pastis de mon père -pouah ! que c'était fort-. Ah ! le son cristallin des verres résonne toujours dans mes souvenirs.

marelle
image du Net