Jeudi en liberté
Il n'y a pas que Natty, les chats et les roses dans ma vie
il y a aussi les livres !
Voici un texte de André Maurois -Courrier de l'UNESCO- (objet d'un sujet "libre" de BTS, en 1984). Curieusement, j'ai toujours conservé mon livre "Français BTS" des Editions Nathan 1986.
"Notre civilisation est une somme de connaissances et de souvenirs accumulés par les générations qui nous ont précédés. Nous ne pouvons y participer qu'en prenant contact avec la pensée de ces générations. Le seul moyen de le faire -et de devenir ainsi un homme cultivé- est la lecture.
Rien ne peut la remplacer. Ni le cours parlé, ni l'image projetée n'ont le même pouvoir éducatif. L'image est précieuse pour illustrer un texte écrit : elle ne permet guère la formation des idées générales. Le film, comme le discours, s'écoule et disparaît ; il est difficile, voire impossible, d'y revenir pour le consulter. Le livre demeure, compagnon de toute notre vie. Montaigne disait que trois commerces lui étaient nécessaires : l'amour, l'amitié, la lecture. Ils sont presque de même nature.
On peut aimer les livres : ils sont toujours des amis fidèles. Je dirai même que je les ai souvent trouvés plus brillants et plus sages que leurs auteurs. Un écrivain met dans ses ouvrages le meilleur de lui-même. Sa conversation, si même elle étincelle, s'enfuit. On peut interroger sans fin les mystères du livre. En outre, cette amitié sera partagée, sans jalousie, par des millions d'êtres, en tous pays. Balzac, Dickens, Tolstoï, Cervantes, Goethe, Dante, Melville nouent des liens merveilleux entre des hommes que tout semble séparer. Avec un Japonais, avec un Russe, avec un Américain, de moi inconnus, j'ai des amis communs qui sont la Natacha de Guerre et Paix, le Fabrice de La Chartreuse de Parme, le Mickawber de David Copperfield. Le livre est un moyen de dépaysement. Aucun homme n'a assez d'expériences personnelles pour bien comprendre les autres, ni pour bien se comprendre lui-même. Nous nous sentons tous solidaires dans ce monde immense et fermé. Nous en souffrons ; nous sommes choqués par l'injustice des choses et les difficultés de la vie. Les livres nous apprennent que d'autres, plus grands que nous, ont souffert et cherché comme nous. Ils sont des portes ouvertes sur d'autres âmes et d'autres peuples.
Grâce à eux, nous pouvons nous évader de notre petit univers personnel, si étroit : grâce à eux, nous échappons à la méditation stérile sur nous-mêmes. Un soir consacré à la lecture des grands livres est pour l'esprit ce qu'un séjour à la montagne est pour le corps. L'homme redescend de ces hautes cimes, plus fort, les poumons et le cerveau lavés de toutes souillures, mieux préparé à affronter avec courage les luttes qu'ils retrouvera dans les plaines de la vie quotidienne. Les livres sont nos seuls moyens de connaître d'autres époques et nos meilleurs moyens pour comprendre des groupes sociaux où nous ne pénétrerons pas(...)
Le lecteur d'un grand roman, d'une grande biographie, vit une grande aventure sans que sa sérénité en soit troublée. Comme l'a dit Santayana, l'art offre à la contemplation ce que l'homme ne trouve guère dans l'action : l'union de la vie et de la paix.
La lecture d'un livre d'histoire est très saine pour l'esprit ; elle enseigne au lecteur la modération et la tolérance : elle lui montre que de terribles querelles qui causèrent des guerres civiles ou mondiales ne sont plus aujourd'hui que des controverses défuntes. Leçons de sagesse et de relativisme. Les beaux livres ne laissent jamais le lecteur tel qu'il était avant de les connaître ; ils le rendent meilleur. Rien n'est donc plus important pour l'humanité que de mettre à la disposition de tous ces instruments de dépassement, d'évasion et de découverte qui transforment, à la lettre, la vie et accroissent la valeur sociale de l'individu. Le seul moyen de le faire est de développer la bibliothèque publique."

