Le merle bleu
Loin de l'agitation de cette rentrée littéraire 2013, je poursuis les billets de mes lectures des mois écoulés. Ce titre m'avait plu d'emblée. Un merle bleu ! Tellement plus attirant qu'un merle normal. Et puis j'adore le bleu. Bref, j'ai offert une deuxième vie à ce roman et je ne l'ai pas regretté.
Quelques mots sur l'auteur, Michèle Gazier, sont annotés juste sur une page immédiatement après la couverture : "Michèle Gazier née à Béziers a été enseignante et critique littéraire à Télérama. Elle a traduit et fait connaître en France des écrivains espagnols dont Manuel Vasquez Montalban et Juan Marsé. Elle a écrit une dizaine de romans dont Le fil de soie, Les garçons d'en face, Mont-Perdu, En souvenir de vous, et plus récemment Un soupçon d'indigo."
Ce livre (237 pages), paru aux Editions du Seuil en 1999, m'a beaucoup touchée. Il laisse des traces. Très vite, on se doute qu'un drame se prépare, mais rien n'indique ce qu'il sera. Le dénouement arrive à la lenteur d'un escargot.
Deux parties, la première "Hors saison", la seconde "Hiver", et une liaison intermédiaire "Printemps", structurent ce récit où les chapîtres courts se succèdent, facilitant la lecture.
René et Claude Pernet, les René, sont un couple de retraités. Leur vie est (trop) bien réglée et sans histoire, à Uzès où ils s'étaient installés fuyant Paris. "Ils regardaient la vie comme on feuillette un livre d'images, avec des ravissements d'enfance. Mais ils vivaient la leur entre frugalité et pingrerie." (page 13). "Les René mangeaient mal en privé et bien en société."
Clô, ses neveux l'appellent ainsi, au caractère bien trempé, joue au bridge et aime les livres, mais elle se méfie des sorties littéraires qu'elle compare au Beaujolais nouveau (c'est un peu mal traiter notre cher Beaujolais) ! J'entends les Liseuses, friandes de ces nouveautés, qui protestent à gorge déployée ! N'est-ce pas Ptitlapin qui a fait le plein pour sa PAL ?
Arrivé à Uzès en stop, Alain Rachet s'y était "posé" par hasard. Mais Uzès est une petite ville et il a été vite repéré, toujours impeccable dans son costume "gris ardoisé", toujours poli, même si c'était un étranger. Il se racontait des histoires, s'inventait des vies et un métier : il serait écrivain. Ecrire, ça laisse du temps pour rêver et aller et venir. Ecrire, ça impressionne les gens. Et puis, quand on écrit un roman, on n'en dévoile pas le fil conducteur avant qu'il soit terminé, ça porte la poisse.
Mais AR avait bien d'autres choses en tête, de sa vie passée et de sa vie à venir. Les images de son enfance revenaient tandis qu'il s'efforçait de rendre son présent plus confortable, avec ou sans arrières pensées.
René, ornithologue de métier, a consacré sa vie à l'étude des oiseaux. Son métier les avait entraînés pas mal à l'étranger où ils étaient invités par des confrères et profitaient du confort et de la nourriture abondante des hôtels. Mais depuis sont départ de Paris, René tourne en rond dans son inactivité de retraité, malgré un travail d'observation et de typologie concernant les oiseaux des garrigues de Lussan que lui a demandé le Centre d'ornithologie du Gard. Il se plaît à se perdre dans ses pensées et ses rêveries. "Paresse et vieillesse..."
Voyant son mari pas très motivé, Clô lui a proposé de l'aider pour la rédaction de ces notes. Et plutôt que d'étudier plusieurs espèces, pourquoi ne choisisseraient-ils pas l'observation d'un seul oiseau ? Clô propose alors le Monticola solitarius, le nom latin du merle bleu. L'occasion est trop belle pour se rendre une nouvelle fois à l'étranger car le merle bleu est un oiseau du Sud.
Ainsi, leurs trois existences se mêlent au fil des pages, celle des René et celle d'Alain qui bien sûr ne s'appelle pas Alain.
Un jour que Clô veut aller chercher de l'argent à la banque pour payer Djamila, la femme de ménage, elle arrive trop tard. Alors elle s'acharne au distributeur pour composer le code de sa carte dont elle ne se souvient plus (car elle n'utilise jamais sa CB), et la machine lui avale sa carte. Mais Alain est là et lui propose son aide... Il vient du Sud, il prend le temps, il n'est pas pressé. Se faire désirer...
Page 48, l'histoire commence enfin. Les histoires d'argent ne sont jamais anodines. "Elle ne le sait pas encore, mais pour la première fois de son existence, elle vient d'infléchir son destin." (page 50). Petit à petit, Alain se fait indispensable. Tout naturellement il devient le fils qu'ils n'ont jamais eu. Les René reprennent goût à la vie, ils voient la vie en couleur et n'hésitent plus à profiter et à dépenser leur argent. "Non, vraiment, l'âge d'or n'était pas à chercher derrière, ni devant d'ailleurs, l'âge d'or se conjuguait au présent. C'est lui qui leur apportait sans cesse de nouvelles envies. Ils sentaient germer en eux des gourmandises et des curiosité insoupçonnées. Pour la première fois de leur existence, ils éprouvaient un certain penchant pour la paresse. Une paresse consentie, délicieuse, qui ne s'enracinait dans aucune fatigue." (pages 150-151).
Mais "le passé se venge" comme le soleil. La deuxième partie (page 187) est racontée par une tierce personne. L'existence d'Alim Rachem, un Algérien de 27 ans, entré clandestinement en France, se dévoile. Alain-Ali a été emprisonné... Et pourtant, la fin du roman est très morale.
