L'Orteil d'Apollon
J’ai beaucoup réfléchi avant de faire ce billet. Ne valait-il pas mieux simplement l’informer, dans un message personnel, que j’avais fini de lire son livre et la remercier pour ce cadeau (swap de Noël) ? Mais pourquoi me priver d’un exercice (périlleux, certes -je me mets la barre haute en osant chroniquer le bouquin d’une Amie-Bloguinette-) qui me plaît de plus en plus !
Le titre de ce roman «L’Orteil d’Apollon», un peu déroutant, n’aurait pas retenu mon attention en librairie. Mais la 4e de couverture m’aurait sûrement invitée à en savoir plus ! «Colin Bermont est un écrivaillon raté qui publie des romans de gare sous un pseudonyme. Célibataire, il passe ses journées sur son ordinateur en buvant et fumant plus que de raison. Un jour, sa vie bascule, lorsqu’il se découvre par hasard un pouvoir inattendu. Il semblerait bien que les personnages de son roman se mettent à prendre vie inexplicablement...»
Ce livre m’a été offert par Célestine. Je le dis franchement, je me suis régalée.
Le format «cahier d’écolier» rend la lecture de ces 197 pages très facile. J’ai retrouvé un peu de mes jeunes années. Composé de 4 parties et d’un épilogue qui révèle l’histoire du titre, ce récit est on ne peut plus contemporain, drôle et malicieux. Le conte d’Alice au Pays des Merveilles revisité au temps d’Amélie Poulain !
Un roman dans le roman et une fin inattendue. Un chassé-croisé de 2 couples où les vies se mélangent jusqu’à la limite du réel-irréel. Colin, écrivain, rencontre Chloé, pharmacienne. Et autour des deux personnages, des séquences en italique qui racontent l’invraisemblable «historiette» de la divine veuve Paula Brown et du journaliste Nick Lambda, beau comme «George Cloné».
«Mise en surbrillance. Clic droit. Supprimer.» Cette formule remplace la gomme rose et bleue des années 50. Colin en use et en abuse car il écrit directement sur le clavier de son ordi.
D’emblée, j’ai souri avec l’Aston Martin. Depuis que j’ai vu Skyfall, je sais que c’est une superbe américaine ! Et comme l’auteur a tenu à le préciser dans son avertissement, j’ai reconnu facilement presque toutes ses références à la littérature, à la musique et au cinéma. Ces détails, tous importants, installent en toute simplicité le lecteur dans la vraie vie.
La définition du bonheur aurait pu être prêtée à Vinci (qui est cité d’ailleurs) : «Une conjonction, un faisceau de mille signes bénéfiques. Un frisson parcourant le cœur et le corps. Un moment d’éternité, pas quelque chose de forcément construit, mais de diaphane et d’indicible, sûrement…» page 19
Colin fantasme, mais pas que…, il est enchanté de ce qui lui arrive, tandis que Chloé garde les pieds sur terre et elle déchante. Mais comme à toute chose, malheur est bon, leur rencontre lui a permis de se libérer des carcans de son éducation : «Sa mère était une femme libre et à l’aise… qui se désespérait de voir sa fille aussi réservée et discrète qu’une souris… Un psychologue aurait pu expliquer à la mère combien la fille avait pu avoir du mal à se construire dans l’ombre d’une telle flamboyante génitrice. Mais celle-ci ne serait jamais reconnu une quelconque responsabilité dans le problème de sa fille. En cela, elle n’était guère différente de la plupart des mères abusives, qui ne reconnaissent jamais leurs erreurs d’éducation envers leurs enfants.» page 60. Comme ça me parle !
Les personnages secondaires ne sont pas à négliger, l’ami-docteur, l’éditeur, feu le mari de Paula, la patronne de Chloé, le Professeur Alboum, etc. J’ai adoré le bon sens de Madeleine, la vieille dame-femme de ménage de l’écrivain : «Il détestait les vieux. A 36 ans, il ne possédait pas encore la sagesse d’accepter l’inévitable. Il en était même très loin. Cette sagesse qui faisait sourire Madeleine à des petits riens de sa vie quotidienne, sans se soucier de sa décrépitude. Le choc des générations n’est pas une vue de l’esprit. C’est un passage incontournable du chemin de chacun. L’expérience ne s’enseigne pas. Elle s’acquiert au détour du sentier...» page 80. Comme ça me parle encore !
Au fil des pages, les événements s’accélèrent. De Charybe en Scylla, oserais-je dire. La folie gagne Colin mais Chloé résiste. Elle veut y croire. Même son travail n’efface pas sa tendre obsession.
Pages 128 et 129, les fans de Gutenberg se réjouissent : «Tant de livres, et si peu de temps…» dit Chloé au Professeur Alboum qui lui répond : «Bah ! L’essentiel n’est pas de les lire tous, mais de choisir les bons, ceux qui nourrissent l’âme, et la rendent meilleure, en lui donnant quelques clés pour apprécier le monde malgré son absurdité…»
A la fin de la 3e partie, on apprend que le Goncourt a été attribué à «un inconnu du grand public, Colin Bermont-Fairwell pour son roman l’Orteil d’Apollon». Un vrai cauchemar ou un mauvais rêve ? Ses «béquilles chimiques», abus quotidien de Lexipral-bière ou bière-Lexipral, ont sur son cerveau un pouvoir diabolique, aussi efficaces qu’un emplâtre sur une jambe de bois.
La romancière -celle qui a vraiment écrit !- ne nous épargne pas non plus quelques réflexions sur l’écriture : «En réalité, la leçon, qu’il commençait à entrevoir, c’était la grande solitude de l’écrivain, son isolement même, dans un monde à la marge, et sa recherche éperdue d’un idéal jamais atteint ; c’était donc cela, écrire… cette souffrance, ces convulsions permanentes, ces contractions pour accoucher d’un livre à chaque fois dans la douleur.» page 176
«Il était né pour écrire, certes, mais pour communiquer aux autres sa vision du monde dans le but de les aider à trouver leur route. Ecrire des histoires, inventer des personnages, certes, mais pour les aimer et non pas les mépriser ou les supprimer au gré de son bon vouloir, comme un roi tyrannique et capricieux. Leur donner vie, certes, mais aussi de l’épaisseur, du charisme, de l’humanité. Relire le monde à sa façon, certes, mais pour rendre compte d’une réalité universelle en libérant ses démons familiers, familiers à tous les hommes. Utiliser la langue, la poésie, le langage, les codes, pour exprimer la richissime complexité de l’âme humaine, et laisser une modeste trace dans l’écume du temps…» pages 177-178
Pardonnez-moi d’avoir repris cette longue citation, mais en relisant ce passage, je ne peux m’empêcher de penser que Christian Bobin aurait écrit exactement de la même façon.
Quelques mots sur l’Auteur : «Elle est tombée dans la marmite de l’écriture dès l’école primaire, école qu’elle n’a jamais quittée d’ailleurs, puisqu’elle exerce avec bonheur le métier d’institutrice, communiquant à ses élèves sa passion des livres et des mots.» 4e de couverture.
L’Orteil d’Apollon de Martine Tamain-Joubert
(Editions Chloé des Lys, 2012, couverture illustrée par Béatrice Hallier)
