Des mots, une histoire 85
Après le dîner à l'ombre du tilleul centenaire, nous fimes une économie. Au lieu de prendre le café qui nous restait du déjeuner, nous le gardâmes pour le goûter avec de la crème et des gâteaux qu'elles avaient apportés ; et pour tenir notre appétit en haleine, nous allâmes dans le verger achever notre dessert avec des cerises. Je montai, sans peur, sur l'arbre et je leur jetais, au hasard, des bouquets dont elle me rendaient les noyaux à travers les grosses branches. Une fois, Mlle Galley, fille de François de Galley, avançant son tablier et reculant la tête, se présentait si bien, et je visais si juste, que je lui fis tomber tout un bouquet dans l'abîme d'un sein précieux comme une ferronnerie d'art ; et de rire. Je me disais en moi-même : "Que mes lèvres ne sont-elles des cerises ! Comme je les leur jetterais ainsi de bon coeur". La journée se passa de cette sorte à folâtrer avec la plus grande liberté, et toujours avec la plus grande décence. Pas un seul mot équivoque, pas une seule plaisanterie hasardée ; et cette décence, nous ne nous l'imposions point du tout, elle venait toute seule, nous prenions le ton que nous donnaient nos coeurs vertueux. Enfin ma modestie, d'autres diront ma sottise, fut telle que la plus grande privauté qui m'échappa fut de baiser une seule fois la main de Mlle Galley. Il est vrai que la circonstance donnait du prix à cette légère faveur. Nous étions seuls, je respirais avec embarras, elle avait les yeux baissés. Ma bouche, au lieu de trouver des paroles, s'avisa de se coller sur sa main, qu'elle retira doucement après qu'elle fut baisée, en me regardant d'un air qui n'était point irrité. Je ne sais ce que j'aurais pu lui dire. Ce prélude à l'amour fut brisé net : son amie entra, et me parut laide et racornie en ce moment.
"Le temps des cerises" de Sophie Costa
avec : racornir - grosse - prélude - vertueux - hasard - dire - peur - tout - ferronnerie - tilleul - abîme - fils ou fille - héros
pas de téléphone en ce 1er juillet 1730
Que Jean-Jacques Rousseau me pardonne. Je me suis approprié son "Idylle des cerises" (texte intégral ICI) et j'ai pris la liberté de le modifier -à peine !- pour y glisser 13 petits mots

