Nos vies désacordées

Gaëlle Josse

Nos vies désacordées

Collection J'ai Lu (123 pages)

 

François Vallier est pianiste. Pour fuir  le village où il a grandi et pouvoir vivre en ville, il a appris le piano et depuis ce temps il est "habité par la musique" classique.

Il vit sans liberté, absorbé, dévoré tout entier par son métier, sa carrière, laissant passer sa vie avec Sophie au second plan. Il reconnaît qu’il est monotâche, comme la plupart des hommes (page 13). Un jour, sans s’en apercevoir, il a manqué l’essentiel. C’est le drame et tout  bascule. A cause d’un projet de tournée au Japon au plus mauvais moment de leur vie, François a perdu Sophie, sans jamais s’y résoudre. Comme il s’est battu pour la revoir. "Admettre que pour son bien je doive m’effacer de sa vie me fut intolérable, et ce renoncement fut mon plus terrible apprentissage. Puis le temps avait fini par déposer un voile léger sur les choses, en estompant les anges vifs de la douleur. Bien ou mal, j’avais continué à vivre." (pages 39-40).

Dix années plus tard, en rentrant d’une tournée aux Etats-Unis, un message sur son téléphone va être l’électrochoc. Pour lui, plus rien d’autre compte, ni Cristina, l’autre femme, splendeur et féérie, ni le concert à la Salle Pleyel, ni les tournées déjà programmées.  Comme une obsession, il veut, il doit retrouver "Sophie. Epiphanie et Orient de son désir... Sophie. Ma danse... Sophie. Mon vertige. Mon ivresse... Mon lémurien... Sophie. Ma Scarlett. Mon indéchiffrable amour... Sophie. Ma Shéhérazade. Mille nuits, mille ans de conte dans sa voix."

Il est conscient qu’il a failli à son devoir d’amour pour elle, il le regrette amèrement et veut à tout prix réparer le mal qu’il a fait si c'est encore possible. Il décide sur le champ de tout quitter et se rend à Valmezan, dans les Pyrénées.


Dans ce récit, passé et présent se mêlent. François parle du présent et revient sans cesse sur le passé, sa vie, ses rencontres avec Sophie et Cristina, leurs amis et leurs vies. Sur fond de grande musique, encore et encore.

Gaëlle Josse emploie le je pour rendre le récit plus vivant, plus vrai. Mais à la fin de chaque paragraphe ou presque, en italique, elle éparpille des réflexions dans des lignes imbibées de poésie et de philosophie. Elle reprend la main sur l’histoire, elle imagine, elle approfondit son cheminement de pensée en utilisant le il, elle, nous. Elle pousse le lecteur à aller chercher au-delà de la situation du moment, elle lui suggère de passer de l’autre côté du décor. Décidément, Gaëlle Josse adore que nos esprits vagabondent.

"Aimer comme on écrit une icône. On l’écrit avec du temps, du temps infini, avec des couleurs comme du rouge, de l’orange, du brun, avec des traces d’or et infiniment d’amour.

On l’écrit pour se souvenir d’un amour plus fort que le poids des jours, plus fort que ces fragments de mosaïque que nous tentons de rassembler afin que nos vies rencontrent un jour leur visage. Il s’y mêle toutes les larmes et le souvenir des musiques oubliées.

Ecrire une icône à l’image de ce qu’on ne connaît pas, de ce qui demeure plus grand et plus aimant que nous. On l’écrit en écoutant le silence, le vent, les feuilles, et en oubliant la rumeur.

En interrogeant un regard grave qui murmure de croire encore alors que la nuit s’avance.

On l’écrit en se souvenant de la trace des pas minuscules de ceux qui nous ont précédés dans le labyrinthe, à la poursuite d’un rêve qui s’envole, dans l’offrande d’une poussière colorée, les laissant désolés autant qu’éblouis. (en italique, page 90)

 

La fin du livre ouvre sur tous les possibles. A nous de décider si, ensemble, François et Sophie retrouveront la musique de leurs vies qui leur a échappé.

Une très belle histoire, même si elle est un peu triste. Hélas, il n'y a pas que dans les romans que l'on passe à côté de l'essentiel.

Billet ICI de Mind The Gap, mon coach en lectures !

 

Gaëlle JOSSE a été révélée par son premier roman "Les heures silencieuses", suivi de "Nos vies désacordées" puis de "Noces de neige".